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La bande dessinée populaire et l’imaginaire collectif

L’art populaire congolais et sa réception internationale: Jean Kamba lance une tentative de suppression de la pensée eurocentrique.

Dans de nombreux centres urbains d’Afrique subsaharienne, des mouvements artistiques populaires se sont développés dans la période post-coloniale des années 1960, notamment dans la musique et la peinture, mais aussi par le biais de la bande dessinée. Partant d’un public hétérogène, ces courants n’étaient orientés ni vers la culture traditionnelle de la région concernée ni vers la culture élitiste d’influence européenne des intellectuels congolais. L’art populaire naît plutôt d’une conscience collective et, à son tour, reflète, archive et développe la pensée collective. La réception de l’art populaire congolais en Europe se limite le plus souvent à un intérêt ethnologique ou sociologique, ce qui réduit les œuvres à une valeur purement représentative. L’importance et la complexité réelles de la production artistique populaire sont donc souvent sous-estimées, comme veut le montrer Jean Kamba dans son essai.


L’art dit « Populaire »

de Jean Kamba

C’est moi qui ai donné à notre peinture le nom de « Peinture populaire ». Lorsque je me suis installé à mon compte, j’entendais dire que je faisais de la peinture naïve. J’ai consulté le dictionnaire et j’ai vu que ça ne me correspondait pas. Le mot « naïf » ne m’intéressait pas trop et j’ai préféré le mot « populaire » qui s’est imposé et que tout le monde a repris. C’est une peinture qui vient du peuple, concerne le peuple et s’adresse au peuple. Elle est tout de suite comprise par tous et le peuple s’y reconnait.1

ChÉri Samba

Dans l’ambiguïté et la diversité de nos propos, l’art populaire me parait être, au plus, un artifice qui, en réalité, ne correspond à aucun champ précis. Renvoyer à l’analyse ce concept vague devrait nous permettre de saisir probablement mieux la complexité et les fonctions sociales contradictoires de l’art au Zaïre.2

Y.V. Mudimbe
© Papa Mfumu’eto, Revue Mfumu’eto, « Muana Mbanda », 1998, Université de Floride.
De quoi s’agit-il : Scènes de rue / Une femme organise son stand de vente et s’habille.
Au milieu à gauche : « Blandine, jouons au jeu du Coca-Cola (tombola avec des bracelets en plastique comme enjeu). Ensuite, nous gagnons tous des bracelets en plastique. Les autres enfants là-bas ne sont pas bons au jeu ! Pourquoi pleurez-vous ? » (traduit de la langue Lingala)

Ces deux affirmations montrent combien le concept d’art populaire en RD Congo – où l’on retrouve la peinture dite « populaire », la bande dessinée dite « populaire’ et la musique dite «populaire » – reste un champ vaste à explorer; et sa classification actuelle reste sujette à caution.

Dans la bande dessinée dite « populaire », Cassiau-Haurie voit « le reflet de la culture urbaine, constitués de fascicules bon-marché conçus artisanalement et distribués sur les marchés à même le sol dans les ‘librairies par terre’ »3. Et il ajoute: « Ces revues très modestes, publiées en lingala, sont diffusées en dehors du circuit des librairies traditionnelles ».4 De son côté Alain Brezault, tout en décrivant les productions de l’artiste de bande dessinée Lepa Mabila des années 1980, évoque  des « fascicules aussi mal imprimés que ceux de Mfumu E’to, il exprime, sur un ton plus léger que son confrère, les problèmes et les difficultés de la vie quotidienne rencontrés par les habitants des différents quartiers de la capitale ».5

Dans la logique de Marco Meneguzzo, –parlant de l’art populaire qu’il classe parmi les arts dits « ethniques », se référant à un tableau de Chéri Samba – « Il s’agit d’une figuration essentiellement narrative qui évoque aussi bien l’art populaire que le Pop Art proprement dit ».6 Le caractère « ethnique » de l’art populaire se justifierait selon Meneguzzo par le fait que « Chéri Samba adopte l’imaginaire populaire de l’Afrique centrale pour raconter, en images et avec de longues inscriptions didactiques, les évènements et les préoccupations propres à cette culture. »7

En revanche Mudimbe, parlant d’un concept vague qui devrait être remis en cause et analysé en profondeur pour percer et saisir la « complexité » et les « fonctions sociales contradictoires » de l’art dans sa société, ouvrait la voie à un univers qui ne se contente pas d’une simple lecture superficielle, mais qui exige au contraire un champ d’investigations faisant appel, pour être compris, aux qualités d’adresse d’un funambule.

© Papa Mfumu’eto, Revue Mfumu’eto, « Muana Mbanda », 1998, Université de Floride.
Photo de couverture de la bande dessinée / Conflit entre la deuxième épouse et l’enfant de la première épouse // Titre : « De vrais rivaux » / En haut : « Tu n’as acheté le nouvel uniforme scolaire que pour Blandine et la princesse d’or, pas pour moi. » / Au milieu : « Qu’est-ce qui se passe ? » / En bas : « Tais-toi ! » / Sous-titre : « Prends bien soin de l’enfant de ton rival / Non au divorce »

Mais il y a aujourd’hui des termes et qualificatifs qui sont associés à la peinture dite populaire ou à la bande dessinée ; des qualificatifs qui pourtant contrastent avec la nature et les ferments de ces productions artistiques. Notons qu’ici, il est question des productions de l’art dit populaire « contemporain », peinture et bande dessinée, soit une période allant des années 1970, période de Tshibumba Kanda Matulu, jusqu’aux années 1990, celles de Mfumu’eto.

Cet ensemble ci-dessus évoqué de termes, épithètes, et désignations, qui ne corroborent pas ces expressions artistiques plastiques sont par exemple : « bandes dessinées mal imprimées », « culture urbaine », « quotidienneté », « artisanat », « matériaux pauvres », « œuvres naïves et ethniques », etc.

Ces instruments de langage ont longtemps et vainement tenté de phagocyter l’âme et la raison d’être de ces phénomènes culturels, en cherchant à les dépouiller de leurs socles tout en les caricaturant ou en les dépouillant de leur dimension majeure dans le traitement de sujets qui transcendent la simple quotidienneté. Heureusement, ces médiums n’ont pas besoin de socle car ils ont eux-mêmes suscité leurs propres fondements dans la diffusion des sensibilités, surtout auprès de leurs consommateurs locaux.

Sur le plan plastique et artistique, ces productions témoignaient et témoignent de la création artistique dans la forme et le fond. Non, elles n’étaient pas mal imprimées; elles étaient imprimées telles qu’il le fallait et selon leur nature. La simplicité dans la communication et l’accès facile témoignaient d’une approche issue de l’imaginaire collectif et des pesanteurs sociétales qui nourrissaient un système composé des acteurs partageant les mêmes codes, certes complexes, pour les sujets hors de ce contexte sociétal. Des pesanteurs relevant d’une histoire (politique, religieuse, économique, etc.) chargée et présidant à la conception de l’identité du Congolais de l’après-indépendance.

Ces manifestations artistiques apparaissaient, contournaient les sentiers battus et s’affirmaient au sein d’une population assoiffée de récits et de héros nouveaux. Une population en quête de miroir, nourrie des mêmes récits et légendes qui meublaient sa vie quotidienne et lui permettait de se voir en plongée. Une voie vers la tentative d’effacement des références artistiques jusque-là canoniques. Quoi de plus normal que de rayer de la liste des arrière-gardes des expressions, ces productions artistiques qui inspiraient une transgression face au conformisme traditionnel, tant formel que conceptuel, imposé dans la conception d’un tableau ou d’une bande dessinée.

Mfumu’eto disait:

Je visais le public le plus large possible. Les lettrés, les semi-lettrés, les analphabètes, les intellectuels, les illettrés, bref, tout le monde. Seulement, j’ai donné une légère priorité à la gente féminine et aux enfants. A l’époque, beaucoup d’intellectuels considéraient que la Revue Mfumu’eto était destinée exclusivement aux enfants. Mais au fur et à mesure, ma revue est arrivée dans les foyers et dans les imaginations. Les adultes, les fameux intellectuels, ont commencé à y jeter un coup d’œil, puis se sont mis à la lire.8

Mfumu’eto

Il est à noter que la bande dessinée dite populaire, de même que la peinture dite populaire, ont connu une période d’apogée au sein de la société congolaise. Actuellement, ces médiums se font rares sur la scène locale.

Mfumu’eto est aujourd’hui, par la force du temps et du marché, présenté comme « artiste contemporain », dans des expositions au plan international, ses planches sont vendues et exposées bien autrement que dans les années 1990, lorsque son succès se mesurait par le fait que les Congolais de toutes le couches lisaient ses productions artistiques parce qu’elles étaient accessibles, tant sur la forme que sur le fond.

Il s’agissait alors de produits de culture vendus dans des « wenze »9, soit étalés à même le sol et assortis de commentaires du vendeur à la criée, les mamans ne manquant pas, après avoir effectué leurs courses de s’offrir à prix accessible un nouveau numéro qui serait lu en famille.

Mais il y a tout de même certains acteurs qui continuent d’œuvrer dans ce sens, malgré le changement de contexte politique que social. C’est, par exemple, le cas de Rocky production.

© Rocky Production, « Boloko ya bolingo », 2017.
De quoi s’agit-il : Une femme prend un homme au piège et l’emmène avec elle dans le monde invisible et spirituel.
  1. Voir ‘Entretien avec Chéri Samba’, in : MAGNIN, A. (Ed.): Beauté Congo 1926-2015 Congo Kitoko, Paris, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2015, p.189.
  2. MUDIMBE, V.Y.: 1992. ‘Et si nous renvoyions à l’analyse le concept d’art populaire’, in: JEWSIEWICKI, B.(Ed.): Art pictural zaïrois (coll. Nouveaux Cahiers du CELAT), 1992, pp.25-28.
  3. CASSIAU-HAURIE, C.: Histoire de la BD congolaise. Paris, L’Harmattan, 2010, p.79.
  4. Ibidem.
  5. Cité par ibidem, p.81.
  6. MENEGUZZO, M.: L’art au XXe siècle II. L’art contemporain, Paris, Hazan, 2007, p.139.
  7. Ibidem.
  8. HUNT, N.R.: „Papa Mfumu ‘Eto 1ier, star de la bande dessinée kinoise“, in : MAGNIN, A. (Ed.): Beauté Congo 1926-2015 Congo Kitoko, Paris, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2015, p.226.
  9. Sorte de marché de Kinshasa où l’on retrouve divers produits.

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